Trois frères portent François malade jusqu’à la petite chapelle de la Portioncule à la tombée du jour
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Livre VI · Les Lieux · Pèlerinage 12

La Portioncule : le dernier retour

Très malade, François demanda à revenir à la petite église où sa fraternité avait commencé. C’est là que, le 3 octobre 1226, sa vie s’acheva au milieu des frères.

Au début de l’automne 1226, François ne pouvait plus marcher comme autrefois. Il était très malade, presque aveugle, affaibli par des années de voyages, de jeûnes et de maladies. Les frères le transportaient. Lorsqu’il comprit que la mort approchait, il demanda à revenir à la Portioncule.

C’était un choix précis. La petite église Sainte-Marie-des-Anges se trouvait dans la plaine, au pied d’Assise. Il y avait réparé des murs, écouté l’Évangile, rassemblé ses premiers compagnons et vu grandir la fraternité. Il ne voulut pas finir ses jours au palais de l’évêque ni à l’intérieur de la ville protégée. Il voulut revenir au commencement.

Le soir du 3 octobre, entouré de frères, François mourut. Les franciscains appellent ce moment le « transitus », c’est-à-dire le passage. Le lendemain, son corps fut porté à Assise.

Le lieu et la date sont solidement attestés par les sources anciennes. Autour de ce noyau, chaque biographe conserva des détails : la terre nue, le chant, la lecture de l’Évangile, la bénédiction, des alouettes dans le ciel, une lettre à Jacqueline. Certains apparaissent tôt ; d’autres prennent forme avec le temps. Pour entrer dans cette nuit, nous devons distinguer la pierre solide des lumières ajoutées par la mémoire.

La chapelle à l’intérieur de la basilique

Le visiteur découvre aujourd’hui une image étonnante : la minuscule Portioncule se trouve tout entière à l’intérieur de l’immense basilique Sainte-Marie-des-Anges. La construction de la basilique commença au XVIe siècle, plus de trois cents ans après François. La coupole, les nefs, les façades et les foules appartiennent à l’histoire ultérieure.

En 1226, le paysage était différent. La chapelle se dressait dans la plaine, entourée de terres rurales, d’arbres, de chemins et des abris simples des frères. Assise apparaissait plus haut, sur le versant. Le nom « Portioncule » signifie à peu près « petite portion de terre ».

François tenait à cet endroit, mais il n’en était pas propriétaire comme un seigneur féodal. La tradition rappelle que les bénédictins en avaient permis l’usage et que les frères entretenaient un geste de reconnaissance envers eux. La petite portion enseignait que recevoir un espace ne signifiait pas le posséder sans limites.

Le bâtiment visible aujourd’hui conserve la forme d’une ancienne chapelle, mais il a reçu des peintures, des réparations et des ornements d’autres époques. L’image de notre pèlerinage écarte la basilique construite ensuite et les fresques plus tardives. Elle montre de la pierre, de l’enduit, des tuiles et une porte éclairée. C’est une reconstitution, pas un plan archéologique complet.

Revenir quand le corps n’obéit plus

Dans ses dernières années, François souffrit beaucoup. Les sources mentionnent des problèmes aux yeux, des fièvres, des douleurs à l’estomac et d’autres maladies. En 1224, il reçut des blessures que ses compagnons comprirent comme des stigmates, des marques semblables aux plaies du Christ. Les traitements médicaux du Moyen Âge pouvaient être douloureux. Sa capacité à diriger et à voyager avait diminué.

En 1226, il séjourna quelque temps à Sienne, puis fut transporté dans la région d’Assise. Pour sa sécurité, il logea au palais de l’évêque. L’Ombrie connaissait des conflits, et un homme déjà vénéré attirait l’attention de son vivant. Son corps avait une importance religieuse et politique.

Demander la Portioncule, c’était quitter la protection de la ville. Ce n’était pas un geste contre l’évêque qui l’avait accueilli, mais un choix lié au souvenir. Là, le mouvement ne ressemblait plus à une institution répandue dans toute l’Europe. Il redevenait un groupe de frères sur une portion de terre.

Certains récits racontent que, tandis qu’on le portait près d’Assise, François demanda à être tourné vers la ville et la bénit. La scène est ancienne, mais n’apparaît pas de manière identique dans tous les textes. Notre illustration place Assise au loin, sur la gauche. Elle ne montre pas de bénédiction particulière. Elle laisse la ville présente comme ce qu’il voit et quitte.

Personne ne traversa cette nuit seul

Les tableaux placent souvent François au centre et transforment les frères en décor autour de lui. Pourtant, ce sont eux qui le portèrent, l’installèrent, l’écoutèrent et restèrent auprès de lui. La mort du fondateur était aussi la peur d’une communauté : qui serons-nous lorsqu’il ne sera plus là ?

Les sources conservent des noms comme Léon, Ange et Rufin, mais les listes et les rôles varient. Nous ne pouvons pas dessiner une photographie exacte de la chambre. Nous pouvons affirmer que des frères étaient avec lui et reçurent des paroles de bénédiction et d’encouragement à persévérer.

La fragilité transforma les relations. François, qui avait parcouru les routes et les champs de bataille, avait besoin qu’on le retourne, qu’on le lave et qu’on le nourrisse. Celui qui avait soigné les malades était devenu malade. Cela n’effaçait pas sa dignité. Cela donnait aux autres l’occasion de pratiquer la même miséricorde.

Notre scène montre trois frères près de la civière. Leur nombre est un choix visuel. Il ne signifie pas que trois frères seulement participèrent au retour. Le geste central est celui des bras qui soutiennent sans transformer la personne portée en objet.

La terre nue

Thomas de Celano raconte que François demanda à être déposé nu sur le sol nu. D’autres sources reprennent ce geste. Il souhaitait rencontrer la mort sans même posséder son vêtement, comme quelqu’un qui rend tout.

La nudité de ce récit médiéval n’est pas un spectacle. Elle exprime la pauvreté, la vulnérabilité et la ressemblance avec le Christ. Par respect, notre illustration choisit un instant antérieur et le montre vêtu. Aucune image n’a besoin d’exposer son corps pour faire comprendre sa fragilité.

Il existe aussi un détail important : un frère lui aurait prêté une tunique, une corde et des vêtements simples, en lui ordonnant de les accepter par obéissance. Ainsi, François pouvait mourir sans considérer comme sa propriété ce qu’il portait. Même à la fin, la pauvreté ne signifiait pas mépriser les soins du corps. Elle signifiait recevoir sans s’agripper.

Pour un lecteur d’aujourd’hui, ce geste ne doit pas devenir une règle à appliquer à la lettre. Les personnes malades méritent des couvertures, des médicaments, de l’intimité et du confort. Le sens spirituel consiste à ne pas confondre notre vie avec les choses que nous accumulons. Devant la mort, chacun reçoit finalement l’existence comme un don qu’il ne peut pas garder par la force.

Des paroles autour du silence

Les récits disent que François chanta ou demanda le Cantique des créatures, y compris les vers sur « notre sœur la mort corporelle ». Il aurait récité le psaume 142 et demandé la lecture de l’Évangile de Jean, au passage où Jésus se prépare à quitter le monde pour retourner au Père. Il aurait aussi béni les frères.

Ces éléments apparaissent dans des traditions anciennes et s’accordent avec ses écrits et sa spiritualité. Pourtant, nous ne possédons ni enregistrement ni compte rendu. Les auteurs organisent sa mort comme un récit chrétien, rapprochant François de Jésus. Une phrase citée dans une vie médiévale peut conserver des paroles dont on se souvenait, reprendre les mots de la liturgie ou exprimer l’interprétation du biographe.

Cela ne vide pas la scène de son sens. Cela montre comment la communauté comprit ce qu’elle avait vécu. Les frères ne présentèrent pas la mort comme une victoire facile. Ils pleurèrent. En même temps, ils chantèrent, parce que François avait appris à inclure jusqu’à la fin de la vie dans la fraternité de la création.

Appeler la mort « sœur » ne signifie pas la chercher, la hâter ou dire que la douleur est bonne. François reçut des soins et chercha des traitements. L’expression signifie que, lorsqu’elle ne pouvait plus être évitée, il n’était pas nécessaire de la traiter comme une puissance plus grande que Dieu.

Jacqueline, les douceurs et la porte ouverte

Une tradition chère aux franciscains raconte que François souhaita voir Jacqueline de Settesoli, son amie romaine, et demanda du tissu, des cierges et une douceur aux amandes qu’il aimait. Avant le départ de la lettre, elle serait arrivée en apportant exactement ces choses. Malgré les règles qui séparaient les hommes et les femmes, les frères la laissèrent entrer et se mirent à l’appeler « frère Jacqueline ».

Ce récit figure dans des sources franciscaines et montre une amitié concrète : quelqu’un connaissait la saveur qui réconfortait un malade. Mais les détails varient et ne se trouvent pas tous dans le témoignage le plus ancien. Nous ne connaissons pas l’instant précis de son arrivée et ne pouvons pas confirmer qu’elle avait miraculeusement devancé la lettre.

L’histoire mérite d’être racontée comme une tradition ancienne, pas comme une preuve de divination. Son cœur est humain. L’homme qui avait prêché de grandes idées voulait aussi revoir une amie. La sainteté n’avait effacé ni l’affection, ni la mémoire, ni le goût.

Jacqueline empêche aussi de raconter la dernière nuit comme un monde exclusivement masculin. Des femmes soutinrent François et les frères par leur amitié, leur hospitalité et leurs ressources, même lorsque les documents leur accordèrent moins de place.

Les alouettes et l’heure inhabituelle

Celano raconte que des alouettes volèrent au-dessus du toit à la tombée du jour, chantant comme si elles reconnaissaient l’ami des créatures. Les alouettes sont généralement associées à la lumière du jour, ce qui rend l’heure particulière dans le récit.

Nous ne pouvons pas vérifier le comportement des oiseaux ce soir-là. Des compagnons ont peut-être gardé un souvenir réel. Le biographe a peut-être aussi fait répondre la création au cantique de François. Dans les deux cas, les alouettes appartiennent à la manière franciscaine de raconter : la mort d’une personne ne se produit pas en dehors du monde animal, de l’air et de la lumière qui change.

Notre illustration ne montre pas d’envol miraculeux. Il n’y a que le ciel, une première étoile et des arbres sombres. Cette absence laisse au lecteur la place de choisir comment écouter la tradition.

Ce qui se passa ensuite

Le matin du 4 octobre, le corps fut porté en procession à Assise. Il passa par Saint-Damien, où Claire et les sœurs purent lui faire leurs adieux, puis fut enterré dans l’église Saint-Georges. Deux ans plus tard, François fut canonisé, c’est-à-dire reconnu saint par l’Église. Plus tard, sa dépouille fut transférée dans la nouvelle basilique construite en son honneur.

La Portioncule demeura le cœur de la famille franciscaine. À côté d’elle, la chapelle du Transitus marque l’espace associé à sa mort. L’ensemble actuel conserve un souvenir véritable, mais son apparence rassemble des siècles d’art et d’architecture.

Le danger d’un grand sanctuaire est de cacher la petitesse des débuts. La beauté peut aider, à condition que le visiteur cherche la petite chapelle dans l’immense nef et remarque les proportions. Le centre n’est pas le plus grand bâtiment. C’est la petite portion préservée.

François revint parce que ce lieu gardait un commencement, pas parce qu’il lui appartenait. Il mourut entouré. Il laissa des paroles, mais aussi des questions qu’aucun successeur ne peut entièrement résoudre : comment grandir sans oublier la pauvreté ? Comment protéger une mémoire sans l’emprisonner ? Comment aimer un maître tout en continuant à suivre l’Évangile qu’il montrait ?

Dans le tableau, les frères sont encore en train d’arriver. La mort n’a pas eu lieu. Il y a de l’effort dans les mains, de la fatigue sur le visage et une chaleur toute simple à la porte. Nous avons choisi cet instant parce que le passage commence avant le dernier souffle : il commence lorsque quelqu’un accepte d’être porté jusqu’au lieu où il avait appris à marcher.

La petite portion et la dernière nuit

Sources de ce pèlerinage

  1. Sanctuaire de la Portioncule — textes du TransitusSources et liturgie du lieu. Réunit des passages franciscains sur la demande de retour, le Cantique, l’Évangile de Jean et la mort du 3 octobre.
  2. Sanctuaire de la Portioncule — chapelle du TransitusPatrimoine officiel. Identifie l’espace vénéré et explique sa relation avec la petite chapelle et la mort de François.
  3. Ordre des Frères mineurs — chronologie de FrançoisRéférence institutionnelle. Situe la dernière maladie, le retour en septembre, la mort le soir du 3 octobre et l’enterrement le 4.
  4. OFM — histoire de la préservation de la PortionculeHistoire de l’architecture. Aide à distinguer la petite église médiévale de la basilique bien plus tardive qui l’entoure aujourd’hui.
  5. Recueil de sources médiévales — premières vies de FrançoisSources médiévales en traduction. Permet de comparer Celano, Bonaventure et d’autres récits des derniers jours.
  6. Institut franciscain — guide des sources anciennesMéthode historique. Explique la collection universitaire des documents franciscains et les dates des différentes vies.
  7. Ordre des Frères mineurs capucins — centenaire du TransitusMémoire franciscaine. Présente le sens du mot « transitus », ou passage, et la tradition partagée par les familles de l’Ordre.

Comment nous lisons ce lieu : la date, le retour et la mort à la Portioncule appartiennent au noyau historique sûr. La terre nue, les lectures, Jacqueline et les alouettes s’appuient sur des sources anciennes de solidité inégale et doivent être présentées comme des traditions lorsqu’elles ne peuvent pas être confirmées. L’arrivée peinte est une reconstitution historiquement plausible, sans la basilique construite plus tard.